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Je
trouve particulièrement
riche en grâces le récent colloque de Lourdes
consacré au signe de la croix, « signe simple qui
n'appartient à personne et nous ouvre à la profondeur
de Dieu », comme l'a résumé Mgr Jacques
Perrier, l'évêque de Tarbes et Lourdes. L'Institut
Catholique de Toulouse avait accepté de travailler sur ce
sujet en partenariat avec les Sanctuaires de Lourdes. Si je n'ai pas
ici l'intention d'écrire un article exhaustif à propos
de l'évènement (NDL Editions publiera prochainement les
actes de ce colloque...), j'aimerais néanmoins vous faire
partager mes émerveillements.
Le Père Horacio Brito a
rappelé que les apparitions de la Vierge à Bernadette
ont débuté par le signe de la croix, comme pour
insister sur l'importance de ce geste symbolique fait avec foi. « Bien faire le signe de la croix, c'est déjà
beaucoup », notait Bernadette. D'où vient la force
de ce signe et en quoi peut-il aider notre vie spirituelle actuelle ?
Bernadette Escaffre, professeur à l'Institut Catholique, nous
a indiqué que, selon une prophétie de l'Ancien
Testament, donc bien avant Jésus-Christ, un signe évocateur
de la croix serait tracé sur le front des personnes protégées
par Dieu. Le taw, dernière lettre de l'alphabet hébreu,
porté par les justes selon ce texte du prophète
d'Ezéchiel, leur permettrait d'échapper à la
destruction. Tertullien par exemple, un père de l'Eglise
primitive, y a vu l'annonce du mystère pascal et de l'oeuvre
rédemptrice du Christ au Golgotha. Dans l'Apocalypse, dernier
livre du Nouveau Testament, l'apôtre Jean parle aussi d'un
signe sur le front, le sceau de l'Esprit Saint ou la puissance
invincible de la croix, qui désigne tous ceux qui
appartiennent au Père et à l'Agneau, les distinguant
des esclaves de « la bête »... Nous
étions ainsi d'emblée, au début du colloque, mis
devant un choix décisif : celui d'appartenir au peuple de
l'Alliance éternelle, en accueillant la parole de Dieu, et sa
miséricorde, pour en vivre et en témoigner. La suite
des interventions nous a permis d'approfondir bien des aspects du
mystère que révèle ce grand signe. Avec saint
Paul nous avons encore mieux entendu « la parole de la
croix », c'est-à-dire comment la puissance de
Dieu se donne à voir dans la faiblesse de Jésus cloué
sur le bois. « La croix scandalise tous ceux qui
mesurent les choses divines à la mesure du visible et de
l'humain », affirmait Mgr Pierre Debergé,
recteur de l'Institut Catholique, nous proposant de « tout
comprendre à partir d'un Dieu révélé dans
le crucifié », car comme l'écrit Paul,
« ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les
hommes ». Puisque Dieu ne tient pas compte de nos
« identités mondaines », quand donc
accepterons-nous de changer de regard, et d'avoir pour objectif, non
pas ce qui est provisoire et se voit, mais ce qui est éternel
et ne se voit pas ? « La fragilité et la
vulnérabilité sont le lieu même de la puissance
divine : la croix nous conduit à l'être même de
Dieu, qui est amour », constatait le recteur de
l'Institut Catholique : là est sans doute le message essentiel
de ce colloque, illustré par une grande diversité des
conférences. Le Père Jean-Jacques Rouchi, lui aussi de
Toulouse, a présenté le symbolisme de la croix en
dehors du christianisme, « les semences du Verbe de Dieu »
dans les cultures non chrétiennes, en particulier dans
l'Egypte ancienne. Daniel Vigne nous a entretenu du signe de la
croix chez les pères de l'Eglise. « Par le
Christ en croix, c'est le monde qui est intégré à
Dieu », a-t-on pu entendre notamment, et aussi ces
mots bouleversants de saint Irénée de Lyon à
propos de la lumière de la rédemption qui jaillit au
creux des ténèbres du vendredi saint: « Sa
passion est notre ascension... ». Saisi par la
profondeur de ces paroles, le metteur en scène Robert Hossein, qui
honorait l'assemblée de sa présence, n'a pas caché
son émotion, participant volontiers à la soirée
poétique et artistique du colloque. Il a toujours beaucoup
aimé Lourdes, et souhaite maintenant réaliser un
spectacle sur Bernadette et Marie, comme nous l'avions envisagé
ensemble à l'issue d'un long entretien paru dans Lourdes
Magazine en janvier 1992. Parmi les autres moments forts de ces deux
journées de formation, le Père Philippe Curbelié,
doyen de la faculté de théologie de Toulouse, a précisé
que « le démon ne tient pas face à la
croix lors d'un exorcisme », ajoutant que le signe du
salut en Jésus-Christ nous conduit au coeur de la Trinité,
le « milieu de vie » où nous tous,
baptisés, sommes d'ores et déjà invités à
demeurer. Dans la même logique spirituelle Mgr Robert Le Gall,
archevêque de Toulouse, centra sa conférence sur « la
messe signée par la croix », et le Père
Bertrand Cormier, responsable de la pastorale liturgique de la
province ecclésiastique, valorisa « la force
consolatrice de l'Esprit et son onction guérissante »,
à travers le signe de la croix reçu comme une
bénédiction. Ce geste liturgique, qui réalise ce
qu'il signifie, nous appelle à « faire de chaque
relation un lieu de célébration, et de chaque rencontre
une liturgie »...
Monique Brulin, docteur en théologie, Soeur Odette
Sarda, du service national de la pastorale sacramentelle, le Père
Olivier de Cagny, enseignant à la faculté Notre-Dame de
Paris, apportèrent leurs contributions à la réflexion
autour de l'implication du corps dans la signation, dans les rituels
d'initiation et dans la liturgie. Nos frères chrétiens
d'autres confessions donnèrent au colloque son ouverture
oecuménique, avec beaucoup d'intériorité. Le
pasteur Alain Joly, de l'Eglise luthérienne, insista sur la
croix comme « bouclier » face à
l'adversaire, le démon, qui fuit devant ce signe de la vérité
rédemptrice. De façon très pédagogique
et pastorale le pasteur éclaira par ailleurs la symbolique de
l'arbre de Noël qui réunit à la fois la mémoire
du péché, l'arbre de la connaissance avec les fruits
devenus boules colorées aujourd'hui, et l'arbre de la croix où
nous est donné le fruit qui sauve dans le mystère
lumineux de l'Eucharistie... Michel Stavrou, de l'Eglise orthodoxe
russe, cita Jésus dans l'Evangile selon saint Luc (14, 27),
« qui ne porte pas sa croix ne peut être mon
disciple », y discernant une allusion au taw de la
prophétie d'Ezéchiel car tout est relié dans la
révélation divine, et rien ne peut empêcher
l'Esprit Saint d'accomplir son oeuvre... « La croix, signe
de l'humilité et du don de soi, nous fait mourir à
l'autosuffisance : la haine est dévitalisée »,
expliqua-t-il en substance. Dans la tradition orthodoxe, qui remonte
aux origines du christianisme, la signation de la droite vers la
gauche - à l'envers de la pratique latine - est une
reproduction « comme dans un miroir » de la
bénédiction liturgique où le
signe de la croix a une portée cosmique. Il nous laisse
entrevoir « une kénose éternelle »
- humble don réciproque permanent - au sein même de
l'amour qui unit les trois personnes divines. « Dans
les bras étendus de Jésus crucifié nous admirons
Dieu qui veut attirer à lui tous les hommes ».
Jamais plus je ne pourrai faire le signe de la croix machinalement,
et il deviendra chaque soir et chaque matin, jusqu'à l'heure
de la mort, ma plus belle prière, mon credo trinitaire.
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