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Librairie des Sanctuaires de Notre-Dame de Lourdes

“A cause de Bernadette!” PDF Imprimer Envoyer
Vendredi, 01 Février 2008 00:00
Hier soir j’étais à Paris avec Mgr Jacques Perrier, l’évêque de Tarbes et Lourdes. Il présentait son livre “Lourdes, pourquoi je l’aime” (Bayard), dans le cadre des conférences organisées rue François 1er par les religieux assomptionnistes. Alina Reyes avait été également invitée, pour son livre “La jeune fille et la Vierge” (Bayard). Les deux auteurs ont témoigné de leur amour de Lourdes au cours d’un débat avec les personnes présentes, animé par René Poujol, directeur de l’hebdomadaire Pèlerin. Ce que je retiens d’essentiel, c’est à nouveau l’importance de l’authenticité de Bernadette dans la transmission du message de Lourdes. Si nous croyons à Lourdes, c’est vraiment à cause de Bernadette!

Voici maintenant l’interview d’Alina Reyes, promise il y a quelques jours. Cette femme est une “sentinelle de l’invisible”, selon l’expression de Jean-Paul II à Lourdes, et son livre, publié à l’occasion du jubilé des apparitions, sera l’un de ceux qui resteront…

  • Alina, comment est née votre amitié pour Bernadette?

- Je passe par Lourdes depuis dix-huit ans pour me rendre chez moi, dansla montagne. J’écoute toujours attentivement les lieux, et celui-ci fait partie de ceux qui m’ont spécialement parlé. Je me sentais, je me sens proche de Bernadette parce qu’elle est entre l’enfance et l’âge adulte, comme moi. C’est l’âge des poètes, comme Rimbaud, celui où la personne peut être exceptionnellement réceptive, ouverte à des dimensions cachées de l’existence. D’autre part, à la contempler en photo, j’avais l’impression de la connaître : ce visage, et le tempérament qu’il exprime, me sont familiers parce que je connais bien les gens de cette montagne, leur caractère entier, déterminé, libre. Dans ma vallée on dit : un Toy (un habitant de la vallée) ne craint que Dieu et l’avalanche. S’il craint l’avalanche, c’est parce qu’il connaît bien le réel et reste assez avisé pour ne pas se faire ensevelir par lui, et s’il craint Dieu, c’est parce qu’il le connaît aussi, et le reconnaît pour son seul supérieur. Quand j’ai commencé à lire des biographies d’elle, j’ai vu que nous avions d’autres points communs, par exemple le fait d’être l’aînée d’une famille nombreuse, une famille qui a connu une chute dans la pauvreté - même si bien sûr, la pauvreté était moins terrible de mon temps que du sien. Un mélange de timidité et d’audace aussi, l’expérience de la nature, et enfin l’accès à des expériences mystiques. Cette jeune fille illettrée m’a épatée par sa force de caractère, son côté Antigone, capable de résister, seule, à toute la société. C’est un bel exemple pour moi.

  • A son propos vous parlez de “ceux qui ont su se vider d’eux-mêmes pour recevoir le souffle”. Les mystiques - saint jean de la Croix en tête - ont vécu cette expérience spirituelle. Depuis quand êtes-vous personnellement entrée dans cet autre monde, “transcendantal”, dont témoigne votre livre?

-Depuis toujours, depuis mon enfance et ses grands moments solitaires au bord de l’océan, mon adolescence et ses plongées dans le “sentiment océanique” grâce à la nature et à mes lectures de poésie. N’ayant pas reçu d’éducation religieuse, j’étais une mystique naturelle qui s’ignorait plus ou moins. Et surtout, d’aussi loin que je me souvienne, je savais avec un éclat presque insoutenable (au point que j’essayais souvent de me défaire de ce sentiment) qu’un ordre supérieur, cosmique, invisible, spirituel, que je ne nommais pas, me portait personnellement dans son coeur, et même plus que ça. Je n’aurais jamais pu rien en dire, c’était trop énorme, et je ne peux toujours pas en dire davantage. A l’âge de vingt-quatre ans, enceinte de mon deuxième fils, j’ai lu et relu les Evangiles, passant des mois dans une grâce merveilleuse. J’ai continué à cultiver cet état, tout en me déclarant toujours athée. C’est ainsi que je connais cette opération qui consiste à se vider de soi-même pour accueillir l’invisible. Peu à peu il m’est arrivé des choses de plus en plus précises, de plus en plus parlantes, notamment un contact direct avec Dieu, et j’ai su que je ne devais plus taire le nom de ce qui m’habitait.

  • Votre passé est marqué par une littérature jugée parfois “sulfureuse”. Avant de vous rapprocher de la Vierge et de Lourdes, seriez-vous tombée de cheval comme l’apôtre Paul, et sur quel chemin de Damas? Ou alors, dans une sorte de logique de la chair “transfigurée”, tentez-vous de réconcilier l’éros et l’agapé, sans les opposer, au nom du mystère de l’incarnation?

-Ma littérature n’est sulfureuse que pour qui voit le mal où il n’est pas. Je n’ai cessé de dénoncer la culture du sexe morbide, et de me battre pour donner ma vision de la chair, d’une chair heureuse qui est l’un des moyens de l’être humain pour accéder à la fusion épanouie avec le monde, autrement dit avec la création. Je l’ai fait par des romans, je l’ai fait par des articles, notamment ceux qui sont réunis sous le titre “Politique de l’amour” où l’on peut lire par exemple, dans les toutes premières pages : “Les draps sont blancs parce que si longtemps les femmes les ont empilés dans de sombres armoires comme une lumière secrète, parce que je les ai vus étendus par terre au soleil comme des offrandes, où ils étaient l’image même de l’Amour couché sous le Ciel, ouvert, extasié sous le poids du divin dans l’herbe scintillante des prés.” Alors oui, je réconcilie l’éros et l’agapè, et je suis chrétienne car cette religion est celle de la chair, nous entrons dans une église et nous voyons la chair du Christ, nous voyons la chair des saints, nous voyons l’enfant Jésus au sein de Marie… Dieu s’est incarné, comment peut-on croire qu’il déteste la chair ?

  • Votre nom d’écrivain est emprunté à un personnage de Cortazar, auteur notamment de “La lointaine”. Il s’agit d’une femme qui rencontre son double, une pauvresse, sur un pont de Budapest. Bernadette n’est-elle pas d’une certaine façon votre double, rencontrée à Lourdes sur le Pont-Vieux..?

-Mon double est… Alina Reyes, ce personnage dont je porte le nom et qui a lui-même un double, etc. Vous savez, de même qu’on parle du spectre des couleurs, je vais au bout du spectre de moi-même et j’en reviens, et ce mouvement d’éternel retour est une des façons de vivre dans l’éternité. Et puis c’est très important de connaître le mendiant en soi.

  • Huysmans, Zola, Barrès, Werfel, Jammes, Mauriac: ces écrivains touchés par Lourdes ont-ils inspiré votre démarche? En quoi vous inscrivez-vous dans leur “lignée”?

-Je me suis intéressée à Lourdes avant de les avoir lus, mais je comprends qu’ils aient eu envie, avant moi, d’écrire sur cet événement, Lourdes, qui est un événement de verbe, quoique Bernadette, contrairement à d’autres saintes, n’ait pas laissé d’écrits (hors des récits des apparitions, que j’ai largement cités dans mon livre car ils sont vivement intéressants). J’ai taché de montrer la dimension littéraire de cet événement, et ce qui me frappe c’est sa ressemblance avec le début de la Genèse. “Dieu dit… Et la lumière fut”. La parole de Dieu est une lumière, voilà ce qui se passe à Lourdes. La parole que Bernadette a transmise au monde, c’est le témoignage de cette “lumière”, comme elle dit au début, qui lui est apparue dans la ténèbre de la grotte.

  • “Les êtres humains, c’est comme les montagnes, ils cachent une source”, écrivez-vous de manière poétique. Pensez-vous que Lourdes nous révèle, chacun, comme si il fallait se tourner vers Dieu pour se connaître vraiment, en profondeur, pour trouver sa véritable identité? “Il faut trouver en soi l’homme caché afin de découvrir le Dieu caché” (Pascal).

-Oui, je me suis permis de paraphraser cette phrase de Pascal et je le refais en disant : il faut trouver la vierge en soi afin de découvrir la Vierge cachée. La Vierge est une porte pour entrer en Dieu, et cette porte c’est l’innocence, la possibilité spirituelle de se faire du monde une conception immaculée. Je crois avoir dit que la Vierge en nous c’est notre visage, notre visage une fois dénudé de ses masques sociaux, tel qu’on peut le retrouver à Lourdes en effet, qui transcende depuis le début toutes les catégories sociales. Lourdes invite à se présenter à nu devant la Vierge, dans ce cadre de montagnes qui évoque immanquablement la pureté de la nature, cette pureté que nous perdons dramatiquement.

  • Vous opposez l’Immaculée aux femmes-truies (page 36) et au “magma super-mamma”… Pourquoi selon vous la Vierge révèle-t-elle la vraie féminité, la vraie maternité?

-Nous vivons un temps d’angoisse et de tentations de repli sur des valeurs régressives. Je l’ai développé il y a déjà longtemps dans un article, il faut veiller à ne pas se laisser tenter par n’importe quelles valeurs féminines. Le besoin de trouver un refuge peut conduire à se laisser envelopper et avaler de façon tout à fait mortifère et souvent inconsciente, la manoeuvre se dissimulant sous un luxe de faux amour ou de fausse promesses de plaisirs. L’amour ne vaut que s’il est donné sans calcul et dans un désir de liberté. La Vierge s’est offerte comme passage. Elle n’est pas une prison, fut-elle dorée. Elle donne la liberté en même temps que la vie, c’est tout le message du Christ. Ses relations avec Jésus son fils mais aussi avec l’Esprit Saint et avec Joseph sont un modèle vivant non seulement pour toutes les femmes mais aussi pour tous les hommes, qui peuvent à travers elle apprendre à respecter les différentes facettes des femmes, et à se comporter en conséquence avec elles. Dans le christianisme les hommes et les femmes, ainsi que les êtres humains en général, sont libres les uns envers les autres ; bien sûr ils ont des devoirs et des droits, mais en dernier ressort “tout vient de Dieu” comme dit saint Paul, et donc tout revient à Dieu. En dernier ressort, c’est par rapport à Dieu que chacun se détermine, en conscience.

  • Vous insistez beaucoup sur la vie de l’esprit, sur la prière. “Heureux sommes-nous quand nous faisons de notre corps un temple vide, prêt à accueillir”, dites-vous. Quelle est la place de la prière dans votre vie de compagne, de mère, de femme? Comment priez-vous?

-Je prie quand j’aime, quand j’écris, quand je chante, quand je danse, quand je prépare un repas, etc. Prier n’est pas forcément réciter des prières, même si les mots ont aussi une grande importance - et j’aime beaucoup le “Notre Père”, “Que ton Nom soit sanctifié” me transporte de joie, et je me la dis bien jusqu’au bout, jusqu’à ” Car c’est à toi qu’appartiennent le Règne, la Puissance et la Gloire”, pour être tout à fait comblée. Nous prions quand nous nous recueillons, et ce recueillement peut ressembler à celui d’un enfant qui joue. Comme lui, nous pouvons vivre dans la prière presque perpétuelle. Il est certain que la pratique de la solitude aide à s’y installer, c’est pourquoi il est important de se déconnecter régulièrement du monde, de la télévision, du téléphone, etc. Tous ces divertissements qui sont sensés nous détourner de notre angoisse existentielle mais qui ne font que l’aggraver, car ils nous éloignent de la possibilité de trouver une paix intérieure profonde.

  • Les soufis ont manifestement leur importance dans votre cheminement. J’ai remarqué récemment que le 11 février, date de la première apparition à Lourdes, est aussi la date où le prophète de l’islam s’est tourné pour la première dois vers la pierre noire (en 624, si je me souviens bien)… Qu’est-ce que la Vierge de Lourdes voudrait dire aux musulmans, spécialement après le 11 septembre, à votre avis?

-J’ai connu mon premier grand choc mystique à l’âge de dix-sept ans à la mosquée Sainte-Sophie à Istanbul, qui comme on sait fut d’abord une église dédiée à la Sagesse de Dieu, nom que l’on donne parfois à Marie. Je n’avais aucune religion, mais l’émotion m’a submergée et je me suis éloignée des camarades avec qui je voyageais pour pleurer derrière un pilier. On peut donner à Dieu des noms divers et l’honorer de diverses façons, mais c’est toujours Dieu, et souvent les musulmans aujourd’hui l’aiment mieux que les chrétiens. Je suis allée voir la maison où Marie a fini ses jours, à Ephèse en Turquie, près de l’immense site antique dédié à la grande déesse Isis, et j’ai vu comme à Lourdes les musulmans aimer Marie. Je crois que c’est précisément la sagesse que de ne pas méconnaître les liens qui existent entre les spiritualités diverses, et même d’y trouver une occasion de rapprochement et de partage, à l’heure où les religions sont trop souvent prétexte à discorde. Tous les hommes et toutes les femmes du monde peuvent immédiatement appréhender la figure de la Vierge, spécialement telle qu’elle est apparue à Lourdes, douce, souriante et constructive, et sentir en quoi elle peut soigner leur âme.

  • Le faux est notre idole en occident, comment le message de Lourdes nous aide-t-il aujourd’hui à sortir du “cachot” des apparences et du mensonge où la société nous réduit à vivre?

-Par tous les moyens de communication, nous sommes assaillis de modèles de vie et d’images toutes faites, notre cerveau est envahi par le visible, mais un visible faux, fabriqué. Plus que jamais il faut donc faire de la place en nous pour pouvoir laisser entrer l’invisible, que ce soit par la contemplation d’un paysage, qui révèle toujours autre chose que ce qu’il paraît d’abord, ou par les créations de notre propre imaginaire, voire par les visions qui peuvent survenir pour qui est en état de grande réceptivité. Tel est le propre de l’homme, l’exercice suprême de sa liberté, nos ancêtres de Cro-Magnon le savaient mieux que nous, eux qui entraient dans les profondeurs des grottes pour peindre leurs visions et leurs symboles. Devant la grotte de Lourdes, chacun est amené à revivre à sa propre façon l’aventure de Bernadette, une rencontre avec l’Immaculée Conception, c’est-à-dire une pure vision de l’esprit et non une image toute faite par une quelconque industrie du spectacle.

  • “Lourdes est une guérison morale”, écrivez-vous (page 154), qu’est-ce qui, dans votre vie, vous a poussé à écrire cela?

-J’ai passé quelques semaines de solitude à Lourdes dans un moment de ma vie très menacé par le chaos et même hanté par la mort. J’y étais apaisée. J’ai raconté ça, de façon transposée, dans mon roman “Forêt profonde”.

  • J’ai particulièrement aimé le lien que vous faites entre Lourdes et l’urgence du dialogue interreligieux (page 82). “Marie a cette grâce de s’adresser aux hommes de toutes confessions”… Comment voyez-vous l’avenir de Lourdes à l’heure du choc des civilisations et d’une désormais possible apocalypse nucléaire?

-Oui, voilà, Marie a la grâce et elle la répand. C’est aussi le geste dont les soufis reconnaissent la nécessité vitale, quand ils dansent en tournant bras écartés, la main droite paume tendue vers le ciel pour recueillir la grâce de Dieu, la main gauche tournée vers la terre pour l’y reverser. Les hommes ont besoin de grâce, ils ont besoin de s’accorder réciproquement grâce, et aussi de rendre grâce à la nature pour sa beauté. Lourdes est un bon lieu pour tout cela.

  • Merci Alina, pour votre coeur, et merci de venir à la rencontre des pèlerins du 9 au 11 février 2008, pour la fête du livre, à la librairie de la Grotte, dans les Sanctuaires…